L’organisation romaine au service du management et de la supply chain

organisation romaine vs management moderne

18.01.2017

Equipe NWS

Comparer l’organisation d’une armée à celle d’une entreprise est-il ridicule ? Nous on ose !

A travers les âges, l’organisation a toujours été un sujet de préoccupation. Durant l’antiquité, le chef des armées se devait de gérer un effectif comptant jusqu’à 500 000 hommes (sous Constantin) à travers diverses campagnes militaires aux quatre coins du monde (si si, la terre était plate à cette époque). La qualité de la logistique, des stratégies et des tactiques de l’armée romaine a certainement permis à l’empire d’acquérir sa gloire passée. Les logisticiens de l’époque auraient-ils quelque chose à envier à nos ingénieurs contemporains ? Que peut-on apprendre d’un mode opératoire vieux de plusieurs millénaires ? Les romains sont-ils à l’origine de la disparition des dinosaures ? Quand est-ce qu’on mange ?
Exploiter ses forces et combler ses faiblesses, qu’elles soient de nature humaine, culturelle ou qu’elles concernent l’équipement, la stratégie ou le relief, la formation militaire a sans cesse cherché à se perfectionner. L’armée Romaine a évolué au fil du temps et nous avons décidé de retenir trois de leurs formations historiques.
NDLR : L’article est volontairement concis sur les points techniques, historiques et géographiques. Le but est avant tout d’analyser le processus d’évolution d’une telle organisation.

La phalange macédonienne

En avant moussaillons, formez vos bataillons

La phalange

N’en déplaise à nos amis fétichistes des doigts de la main, nous parlerons ici de l’héritage direct de l’empire d’Alexandre le Grand. La phalange a été adoptée très tôt par les romains. Elle consiste à former un barrage de lances frontal en organisant son armée sur une ligne : la puissance de frappe est donc colossale puisque les assaillants chargeant se retrouvent face à un barrage de lance derrière un mur de boucliers. Cependant, la formation est très vulnérable aux attaques de flanc à cause de sa difficulté à manœuvrer efficacement (pivoter une ligne entière aux rangs serrés avec de lourdes lances est assez fastidieux). Cette faille ne manquera pas d’être exploitée par les adversaires de l’époque (cf. Rome et Carthage). Au niveau du commandement, il est assuré par le Général en retrait ou sur les flancs, gérant la tactique au moment opportun. Un ordre global est relayé aux différents responsables un peu partout dans la ligne pour manœuvrer les troupes.

Analogie moderne

Cette organisation se prête volontiers à un parallèle avec les méthodes d’organisation du début du XXème avec le Fordisme et le travail à la chaîne. On dispose en général d’un seul produit à fabriquer à travers un processus fixe, c’est là la “puissance frontale” de la phalange. Ce qui fonctionne très bien jusqu’à ce que le marché évolue et se disperse dans de nombreuses directions (la vulnérabilité des flancs). Avec la modernisation des foyers, on passe d’un marché poussé (on produit pour répondre à un besoin) à un marché tiré (on doit créer l’effet de “besoin”). La concurrence s’accentue et la multiplicité des produits bouscule l’organisation des usines habituées à fonctionner linéairement et selon un plan déterminé. On doit sans cesse inventer, innover, modifier ses produits pour conserver sa place sur le marché. Dans le même temps, le niveau de vie de la population croît et le coût du travail également. Cela conduit à deux issues : une évolution des méthodes d’organisation ou une délocalisation vers les pays moins développés (encore ancrés dans la formation de la phalange) proposant un coût de production plus bas.

Une légion en formation triplex acies

Tu tututu tu tu tu - Aouh Aouh Aouh

Le triplex acies

Son fonctionnement repose sur un déploiement de l’armée sur trois lignes :
– La première (au front), les hastatis, est composée de jeunes soldats entraînés et issus des classes moyennes.
– La seconde, les principes, est composée de soldats de classe généralement plus bourgeoise, plus âgés et aguerris que les hastatis.
– La dernière, les triariis, est composée des meilleurs vétérans qui représentent l’élite des soldats (chaque classe devant acheter son propre équipement, ce sont eux les plus lourdement armés).
Chaque ligne est organisée en manipule (groupe de 120 soldats géré par un commandant dédié) et est disposée en damiers. L’armée n’est plus composée de lances frontales et peut faire face à toutes les directions. Enfin, l’unité peut être compactée à gauche ou à droite pour passer un obstacle sans rompre la formation. On retrouve en complément de cette « triple ligne » les vélites, issus des classes pauvres. Ils ne sont équipés que de javelots en bois et d’un bouclier de fortune. Ils sont chargés de harceler l’ennemi avant de se replier lorsque l’affrontement débute.
Le triplex acies aura contribué au succès de la sécurisation de l’Italie par les romains, mais ne sera pas adapté à leur future expansion. En effet, dès lors que les batailles engageaient des effectifs très importants, il est vite devenu impossible de confier le commandement à une seule et unique personne. L’impérialisme les portant jusqu’en Europe, en Afrique et aux portes de l’Asie, une organisation plus agressive devait être trouvée par les romains. Il fallait une nouvelle fois se renouveler.

Analogie moderne

L’organisation suivant les classes sociales, des plus pauvres au front aux plus aisés en retrait se retrouve encore aujourd’hui. Mais peut-on y voir des similitudes plus profondes ? En se développant, les entreprises se sont organisées selon un modèle hiérarchique pyramidal à travers différents départements et au sein même des équipes. On retrouve ce schéma dans l’armée romaine à travers l’organisation en lignes et en petits groupes. L’analogie avec l’évolution romaine se retrouve aussi dans l’instauration d’un premier degré d’autonomie dans l’organisation, il faut « déléguer » le commandement pour gérer un effectif plus grand. C’est ce qui est mis en place par la hiérarchisation et la segmentation des pôles dans une entreprise. Toutefois, dans la théorie on suppose une meilleure autonomie des sous-unités mais dans la pratique, une seule personne établit la stratégie (le plan de bataille), puis la tactique (l’exécution sur le terrain). L’ordre étant relayé aux étages inférieurs de la pyramide (lignes, manipules), elle est donc la seule habilité à prendre les décisions importantes : les autres sous ses ordres ont alors un rôle de relais plus que de décideur. Ne disposant pas d’une vision globale, le gestionnaire ne peut pas appréhender convenablement les imprévus (ruses, embuscades etc…). A défaut d’instructions, certaines unités pouvaient rester immobiles dans des moments critiques. Dans les entreprises, les différents départements dépendent de la direction pour prendre les décisions importantes. Or, la direction peut vouloir tout contrôler : on tombe dans l’excès de tâches administratives et de procédures, ce qui peut freiner l’entreprise même pour des choix parfois évidents.

La décomposition d'une légion

décomposition d'une légion

Les cohortes

Symbole de l’apogée de l’empire romain, les cohortes constituent une des organisations les plus avancées de l’antiquité. Premier siècle avant JC, des réformes sont engagées : les réformes de Marius. Partant du constat que l’organisation triplex acies et les projets expansionnistes de Rome avaient atteint leurs limites, elles reposent sur une volonté d’obtenir une armée plus polyvalente et autonome. C’est ainsi que la légion est organisée en cohortes (10 sous Marius). Ces groupes de soldats sont donc beaucoup plus importants en nombre que les manipules, on passe de 120 à 480 hommes par unité. Au-delà de ce changement numérique, on retrouve deux évolutions majeures :
– L’égalité des soldats : l’équipement de chaque soldat est fourni par l’Etat et toutes les classes sociales sont confondues au sein d’une cohorte
– L’autonomie des cohortes : le commandant d’une cohorte est maintenant habilité à juger la situation et à prendre des décisions.

Analogie moderne

L’organisation en cohortes répond au besoin d’amélioration des communications et de la synchronisation d’une armée. Sans doute peut-on y voir là un grand pas vers une hiérarchie plus horizontale (soldats égaux, unités autonomes…). L’armée romaine était arrivée à la conclusion qu’un seul groupe d’hommes ne pouvait faire état seul d’une situation. Il a fallu déléguer le commandement et la prise de décisions sur le terrain, en accordant un pouvoir décisionnel (ainsi qu’une grande confiance) à ces sous-commandants. Il est à noter que dépendant du poste, certains étaient choisis directement par les soldats de la cohorte elle-même de par leur expérience ou leur bravoure au combat.
Cette organisation “horizontale” se retrouve dans le Toyotisme, le lean management et le kaizen, qui tendent à responsabiliser les acteurs à tout endroit de la chaîne. Établissez votre stratégie à l’aide de vos collaborateurs et des informations en votre possession. Communiquez vos plans et faites-vous mutuellement confiance pour l’exécuter (la tactique). Pendant ce temps, réfléchissez tranquillement à votre prochain projet.

L'article n'est pas là pour faire un parallèle entre une guerre et une entreprise

L'intérêt est de transcender la catégorisation systématique des idées et méthodes d'organisation

On a tendance généralement à comparer des entreprises du même secteur, du même type et de même taille sans chercher au-delà de tous ces critères communs. En informatique, tout est constitué de données, de 0 et de 1 (langage binaire). Il est donc possible de modéliser n’importe quelle méthode d’organisation sous n’importe quelle forme, en schémas, en dessins voire en musique ! Après tout, pourquoi se contenter de comparer un cheval à un poney alors que l’homme en lui même est plus proche du cochon que du singe.

Ce qu’il faut retenir

En s’adaptant au contexte et en omettant les pratiques peu scrupuleuses, les romains ont su trouver les bonnes méthodes aux bons moments. Leur succès témoigne de l’efficacité de ces changements. Souvent, ils se sont inspirés et ont mélangé des idées issues de l’extérieur (la phalange est sumérienne (avant d’être grecque), le triplex acies est d’inspiration samnite) et des observations par l’échec (c.f. les nombreuses défaites face à Hannibal). Peut-on dire pour autant que toute armée qui se serait organisée de la même façon aurait réussi à créer un empire aussi vaste ? Nul ne le sait car lorsque l’on prend en compte les paramètres géographiques, sociétaux et diplomatiques de l’époque, les romains ont tout simplement appliqué la méthode qui leur convenait le mieux à un instant T. Pour conclure, il n’existe pas de “mauvaise” méthode d’organisation, juste des méthodes plus ou moins adaptées selon le contexte socio-économique, l’époque, le client, la concurrence, les équipes, la législation en vigueur… En vain, il ne s’agit pas d’appliquer bêtement une méthode trouvée dans un livre (bien que nous vous encourageons à lire un maximum d’ouvrages sur le sujet, notons par exemple « The goal » d’Eliyahu M. Goldratt).

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